Entretien – VJ Rien


J’ai croisé Oscar et ses vjs dans des raves et soirées techno indus / noise / hardcore. C’est quelqu’un dont j’ai vu le travail avant de commencer le vjing. J’ai toujours été curieuse de sa manière de faire, comment sélectionne-t-il ses images, où les trouve-t-il ? Comment est-ce qu’il les trie pour le déclencher facilement en live. Pour ce mémoire, j’ai trouvé interressant de l’interroger sur cette pratique – même si elle n’est plus d’actualité aujourd’hui – pour en apprendre plus sur ses techniques, sa vision et ses observations sur une scène et une temporalité inconnue pour moi (Paris 2016-2020).

Peux-tu te présenter ?

Oscar, alias VJ RIEN. J’ai commencé vers 2016 – j’avais 23 ans, j’en ai 33. Je me retrouve à une soirée techno, y a un gros écran, des visuels de tunnels 3D qui racontent rien. Je vais voir les orgas, je leur dis : “mais qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Si les visuels sont nuls, c’est inintéressant”. Ils m’ont dit : si tu veux le faire, vas-y. Et moi, je venais de la 3D, mais je me suis dit direct qu’il fallait montrer des concepts, pas juste de la 3D.

La musique techno que j’ai connu à ce moment là était répétitive et froide, pas de surprise, pas de chaleur, ce n’était pas une musique accueillante du tout, au contraire. C’est une musique absolument irrévérencieuse, anti commerciale. Et ça, ça me plaisait beaucoup.

Et justement, comme au ciné, tu te rappelles des films qui restent sont souvent les plus durs, pour moi ça collait bien cette dureté. J’avais l’impression qu’il y avait une belle connexion, comme ça, entre la musique très froide, répétitive, irrévérencieuse de la techno, où on a l’impression presque d’être dans un champ de guerre – vraiment, au milieu de travaux dans un chaos pas possible –  et je me disais, il y a quelque chose à faire. Il y a un lien à faire entre tous ces films incroyables et cette musique qui est très lourde à supporter.

Du coup, je me suis mis à faire du montage pour aller chercher des vraies images, des films, des vidéos vimeo. Ca demandait beaucoup de taf : graphisme, filmographie, et un énorme travail solitaire de découpage plan par plan, pour ensuite jouer neuf heures de vidéo en live en mélangeant trois ou quatre vidéos. Avec Kevin, mon binôme, on a formé VJ RIEN.

On est devenus résidents à la Possession1. Pour résumer, il fallait créer une direction artistique différente toutes les deux minutes. Pour un DA, c’est le défi parfait : 2000 personnes, tu dois assurer, changer le visuel en permanence, le cerveau se mets en branle d’un seul coup et c’est là que ça fonctionne.

La carrière s’est arrêté en 2020, avec le Covid, la musique a changé, c’est passé de l’industriel à une musique plus TikTokable, positive. Le VJing avait moins de sens, il n’y avait plus ce côté serieux. Un peu comme avec le disco, où t’as déjà tout l’imaginaire, pas besoin de visuel. Ensuite j’ai touché aux jeux vidéo, aux expériences immersives, le vj a été un terrain d’expérimentation. On a fait du glitch analogique, branché des caméras, testé des concepts en live, comment on pouvait mélanger tout ça.

C’est quoi les concepts que tu décris ?

Un concept est une image compréhensible. Une femme, un homme, un plan de ville, des gens qui font quelque chose. On veut que le public repère : “ok, là c’est une femme, là c’est quelqu’un qui crie, là il a un sac en papier sur la tête, il s’étouffe”. L’idée, c’est de faire des histoires muettes. On relie les images par des thèmes : composition, couleur, rythme, formes. Ça crée une espèce de mini-narration, ou plus justement, ça donne l’impression au cerveau qu’il se passe quelque chose, alors que non. Rien qu’avec la cohérence visuelle ou le rythme, le cerveau invente.

Il y a par exemple la méthode «I am the bad guy». Quand tu veux montrer des visuels aux gens, qu’ils puissent danser et en même temps, qu’ils puissent comprendre ce qui se passe, c’est vraiment pas évident. On doit être constamment en caméra subjective, si il y a le champ contre champs classique les gens vont s’assoir et manger du popcorn, mais non, nous on veut qu’ils dansent. Alors on a passé un temps fou à virer un des deux protagonistes dans les dialogues, pour que ce soit le public la cible de l’autre personnage.

Ensuite y a la règle du Jungle Speed : pour avancer, une couleur, une forme en commun. Toujours une composition, un rythme, ou couleur qui garde une forme de cohérence. Après le cerveau a beaucoup de facilité à voir les choses se poursuivre, il va se construire une histoire tout seul.

J’en viens à L’Oreille ou l’oeil, dans la musique on a une facilité à écouter le même beat qui se répète très longtemps. Mais par contre, dès qu’il y a une petite erreur, dès qu’il y a un petit décalage de BPM chez le DJ,par exemple, tout de suite l’oreille le sent et là ça nous embête. Et ce qui est marrant c’est que dans l’œil c’est l’inverse. On a du mal à voir la même vidéo se répéter. Mais par contre, s’il y a une petite erreur qui se fait, et bien l’œil va laisser couler l’erreur. Tu peux pas te permettre de laisser une vidéo tourner trop longtemps, sinon l’œil décroche. L’oreille est tolérante à la répétition, pas l’œil. La règle, c’était : jamais plus d’une minute la même vidéo. Sinon le cerveau regarde à côté, et moi, j’avoue ce que j’aime bien, c’est que les gens soient complètement hypnotisé·es par l’écran pendant 8 heures d’affilée. 

Dans notre pratique de VJ, il fallait pouvoir tenir des sets de 13 heures d’affilée au début, qu’on a réduit à 8 heures – ça m’a amené à découper à peu prêt 11 heures de vidéos plan par plan que j’ai classé en 1100 vidéos différentes. Cela permet de jouer sur n’importe quel DJ, n’importe quelle musique, toujours en improvisant avec Resolume2.

Parce que j’avais remarqué que certains VJ avaient déjà leur composition, déjà établie, et que peu importe la musique jouée, ils allaient essayer plus ou moins de passer ce qu’iels avaient prévu. Mais ça, finalement, c’est pas bien…en fait, le but, c’est de se dire, OK, qu’est-ce que cette musique m’évoque ? Qu’est-ce qui se passe ? Et comment je peux, du coup, illustrer cette musique ? Et donc, ça demande une énergie assez folle de pouvoir se dire, toutes les 2 minutes, je vais refaire toute la DA, comme ça, et en plus, faire des transitions pour que ça passe. et en plus de ça, il faut savoir deviner ce qui va se passer dans la musique: effet Padawan : break, drop, montée…

Tu travailles avec quelle images  ?

J’adore le cinéma, alors pour moi le VJ’ing c’était une excuse pour me faire une licence de ciné dans ma chambre et regarder des grands films, en saisir la beauté. Trouver les meilleurs plans, même dans les trucs ennuyeux. J’ai récupéré des plans des années 30 à maintenant. Mais comme dans le cinéma les plus beaux plans t’as vite fait le tour, j’ai aussi regardé Vimeo, recherché des vidéos expérimentales presque pas vues. Et donc, je suis allé occuper tout le spectre que la vidéo a pu apporter. Et avec cette espèce de… boulimie avec une énorme F.O.M.O.3 : je rate peut-être un bon plan. J’ai regardé des films j’ai appelé ça “à l’américaine” : j’allais diguer des films, après je me mettais 10 films d’affilé en x10, et je mettais des marqueurs juste au moment où il y avait un bon plan. Et après il fallait tout découper à la main, garder seulement les bonnes parties, et après les classer par unité de rythme. C’est très simple : lent, moyen ou rapide.

DIGGER

To dig : creuser : au sens du geste et du figuratif. Synonyme de “chiner” ce terme s’applique au djs et autres fouilleur·euses. Les curieuxses qui s’adonnent à découvrir dans ce qui pré-existe de quoi remixer, découper, coller pour ressusciter, partager et souvent rendre hommage. 

La pratique s’applique à la musique et la vidéo. Elle consiste à aller en profondeur, se perdre sur internet, sur des forums, ou dans des boutiques, découvrir des mouvements, sous genres, artistes, labels, pépites méconnues.

Le dig va de paire avec le tri, le classement : par géographie, date, durée, arrangement, rythme, vitesse, genre… la collecte donne un répertoire à trier : par niveau d’intensité, par couleur, par période de découverte etc.

Pratique des djs et vjs, ledig nourrit la fête d’images et de sons exceptionnels, émergents ou oubliés, marginaux, pauvres, cachés, sans budget. Ces recherches obsessionnelles peuvent aussi attaquer, la surdosant pour la critiquer (par ex. diguer des publicités, diguer des powerpoint corpo) ou la regarder autrement4. Ces détournements peuvent rejoindre le “culture jamming”5, l’archivage, la mise en mémoire.

Tu racontais des histoires avec cette technique ? Implantais des messages ? Du texte ?

Je connais pas les histoires, j’ai pas regardé ses films. Ca m’a amené à découvrir Visconti, Fellini. Maintenant j’adore les films de Jean Gabin par exemple, à force de voir des films comme ça à la volée, on peut regarder des films en noir et blanc plus facilement sans se dire “ok c’est un film de Vioque on va se faire chier”. Mais sinon, il y a énormément de films comme ça que je voyais qui n’étaient pas très bons, mais qui étaient visuellement absolument étonnants. Et par exemple, pour La Possession, où on était résidents avec VJ RIEN, ils avaient un seul élément de direction artistique c’était une nonne qui n’a pas d’yeux. Donc j’ai cherché des plans de bonnes soeurs. Je suis tombé sur un courant de cinéma qui s’appelait Nunsploitation qui était les films japonais et européens des années 70. Films à moitié érotique, qui, d’un point de vue narratif, n’avaient absolument aucun intérêt mais les plans étaient incroyables. Ca permet de rendre hommage à des films qui sont complètement oubliés.

Scénos, mapping, écrans, t’as expérimenté quoi ?

Je restais sur du 16/9 pour respecter les plans des films. On m’a demandé des mappings, des formes, des X, des carrés sur les côtés, je veux bien mais faut un budget. Il faut repenser tous les visuels. Ils n’ont pas l’argent pour ça. Je sais faire de la 3D mais entre un plan d’un très bon film que tout le monde a oublié, que tu prends peut-être 3 heures à trouver, à télécharger, à découper, et un plan très bon en 3D que tu as fait toi-même, que tu vas prendre peut-être 30 heures à faire et qui va durer 10 secondes, le choix est vite fait. 

Un dialogue avec le public ?

Pourquoi as-tu arrêté cette pratique ?

À la dernière Possession, changement de lieu de dernière minute, c’était un vieux castorama. On joue, et on entend “PAM” énorme, c’était une une barre de 20 kg tombée de 20 mètres juste à côté de nous. On serait morts à quelques mètres prêts, ou ce serait tombé sur le public . Et là on s’est dit “ok, c’est bon”. On était mal payés, à peine considérés. On s’est battu pour jouer sur scène, pour avoir notre nom à la même taille que les autres artistes sur l’affiche. On était vu comme celui de technicien, jamais comme des artistes, ça me motivait à me battre ça. Et j’ai pas l’impression que ça ait tant évolué. Pour faire ce métier parfait il faut 5 vies : musique, graphisme, ciné, technique, code… Et en plus c’est sous-payé ou pas payé, donc forcément tu vois peu de projets intéressants.

Tu vois quel avenir au VJing et à la fête ?

On a vu le futur du VJ avec Afterlife6 qui a mis un budget dans d’énormes écrans. C’est impressionnant, mais à la fin, on s’en souvient seulement pour le visuel, mais pas pour le sentiment intérieur, sensible, vraiment de concept : “ C’est trop bien, ça me rappelle un truc que j’ai vécu.” Un cyborg qui tape sur une vitre, ça rappelle pas grand chose à personne, puisqu’on n’a jamais vu ça encore, heureusement. On sait très bien que pour faire des visuels aussi calibrés sur la musique, il faut que la musique soit timecodée7. Honnêtement, les gens ont enfin entendu parler du VJ c’est déjà ça – c’est marrant, personne connaît le mot VJ, c’est nouveau depuis 30 ans – mais ça n’amène nulle part parce que c’est des boîtes de 3D qui font ça à la chaîne. Ces personnes là bossent sur la pub Danone, ils bossent sur Afterlife, et après ils bossent sur Renault. Et donc au fond, c’est juste une pub de plus. 

Mais récemment des potes chez Stirs m’ont dit que Shlømo organise un gros truc, 20 000 personnes, “WELCOME BACK DEVIL ‑ XXL”, et qu’il en a marre des 3D. Il cherche des archives, du glitch. Peut-être que ça va revenir. Tant que le cinéma existe y a un avenir. Mais encore faut-il des gens qui découpent tout ça gratuitement sans en tirer le gras salaire.

Aujourd’hui, avec me trance, c’est compliqué de faire du VJ. Quand c’était encore des enterrements à haute vitesse, on a eu la chance de jouer avec de très bon DJ. Ce qui les différencie des moins bons DJ, c’est qu’ils prenaient le temps. Et que, par exemple, ils s’autorisaient deux minutes de break. Vraiment, toute l’ambiance retombe. Et là, ça s’arrête. Et on se pose. Et pour moi, c’était les meilleurs moments parce que quand les gens arrêtent de danser, c’est le moment où ils regardent l’écran. Et c’est le moment où on pouvait leur montrer le plus possible de belles choses et aussi de concepts. 

Malheureusement, dans la trance, il n’y a absolument aucune place pour ça. C’est que l’autoroute. Et en plus de ça, c’est très rapide. Et donc quand c’est très rapide, il faut qu’on change encore plus de vidéos. Le Vjing ne marche que pour des musiques anxiogènes. Par exemple pour la house-musique on ne peut se représenter que des choses positives. Et je ne sais pas si tu as déjà vu un film où c’est que positif, Mais normalement ça n’existe pas ou en tout cas c’est super chiant parce que dans le fond il ne se passe rien. Et à la fin ça ne fait qu’une espèce de truc d’ambiance tu vois…

  1. Possession : Soirées hard techno à Paris. ↩︎
  2. Resolume : Logiciel de mixage vidéo en temps réel. Voir https://www.resolume.com/. ↩︎
  3. F.O.M.O. : Acronyme de Fear of missing out, désigne la peur de passer à côté de quelque chose. ↩︎
  4. Par exemple l’oeuvre de Christian Markley voir : https://www.youtube.com/watch?v=A8frID2XeZ0 ↩︎
  5. Culture jamming : Le culture jamming est une forme de protestation anti-consumériste qui consiste à exposer les moyens de domination de celle-ci. D’après : https://en.wikipedia.org/wiki/Culture_jamming ↩︎
  6. Afterlife : Label de Tale Of Us dont Anyma, exemple de show cité : https://www.youtube.com/watch?v=GyfW1_EDKK0 ↩︎
  7. Timecode : Système de synchronisation temporelle : musique, lumière, vidéo, pyrotechnie. ↩︎