J’ai choisi d’interroger Taktik sur sa vision du vjing, venant d’une autre génération : il a connu les débuts et les évolutions de la pratique. Basé à Strasbourg – dont il a vu la scène évoluer – il a créé son propre logiciel de VJ et travaillé sur les ambiances et l’abstraction, aussi sur des structure leds/lumières.
Peux-tu te présenter ?
Maxime alias Taktik. Je suis DJ et VJ depuis plus de 20 ans. J’ai commencé en mixant des vinyles et en faisant un peu de musique avec des machines. Avec mon asso, on écoutait beaucoup de techno, hard techno, des trucs un peu underground qui n’existaient pas encore en France. On a eu envie, comme d’autres strasbourgeois·es, de faire des choses à la Laiterie et au Molodoï. En organisant mes premières soirées, j’ai eu envie assez rapidement de rajouter une dimension vidéo. J’avais vu notamment ColdCut faire ça, un collectif anglais, des pionniers là-dedans. Ils faisaient du mashup hip-hop entre la musique et la vidéo, je trouvais ça très cool.
Je me suis intéressé assez vite à ça, mais sans le faire directement parce que ça nécessitait des moyens. Il fallait un projecteur, des lecteurs vidéo, c’était un peu onéreux à l’époque, et je me focalisais plus sur la musique. Vers 2005 j’ai commencé à vj parce que ça s’est démocratisé avec les ordinateurs. J’ai été amené à faire beaucoup de motion design, puisque j’ai bossé dans une agence de design événementiel. C’est dans cette agence que j’ai commencé à faire des shows pour des lancements de produits. J’ai beaucoup bossé avec Adidas. Les présentations – qui avant étaient des PowerPoint figés – sont devenues des shows vidéo, parfois sur plusieurs écrans, parfois avec du mapping, ou même du mapping sur les produits directement.
C’est là où j’ai vraiment acquis les techniques : fabriquer des contenus vidéo, les diffuser en temps réel, pouvoir les piloter, les techniques de projection, tout ça. J’ai eu accès au matériel, et j’ai décliné ça en soirée avec beaucoup de plaisir. D’abord, c’étaient surtout des clips vidéo qu’on lançait dans des médias players. Ensuite, il y a Resolume qui est arrivé, et comme je suis aussi codeur, je me suis assez vite mis à faire des trucs génératifs automatisés pour avoir une partie de mon signal vidéo généré en temps réel, à mélanger avec des contenus vidéo existants. Aujourd’hui j’en fais moins, dans mon asso, je reste le directeur artistique pour synchroniser la scénographie, la projection vidéo, les lights, les lasers aussi maintenant.
J’ai plutôt bossé avec des assos et festivals, pas fait de gros shows illégaux. Je n’avais pas envie d’engager du matériel dans des spots non légaux, car souvent (ça a commencé à changer) le ou la VJ était la personne qui fournissait tout le matériel de projection. Iel engage son propre matos, donc vaut mieux être sur·e de repartir avec ses affaires.

Qu’est-ce que tu trouves dans cette pratique qui te plaît ?
Je suis vraiment un fan du mouvement, que ce soit en sculpture, en danse ou autre, voir du mouvement synchronisé avec le son, c’est mon vrai kiff ultime. Finalement, que ce soit un médium vidéo ou quelque chose de généré, ça me convient parfaitement, le plus important pour moi c’est que la proposition graphique soit synchronisée avec la musique, qu’il y ait vraiment un répondant. Si c’est juste une vidéo qui défile et qui n’a rien à voir avec le son, pour moi, c’est juste de l’habillage. Ce que j’ai vraiment aimé, c’est justement être capable de faire de la synchro, d’amplifier la performance des musicien·ne·s sur scène. Le VJing, ça vient aussi dans cette idée d’amplifier la rave, le club – les dj sets ce n’est pas très visuel contrairement à un concert de rock – pour que les gens s’imprègnent mieux de la musique jouée.
Le vjing n’est pas une pratique en soi, c’est pluridisciplinaire. Par exemple, je fais du code, je fabrique des applications, mais en codant ça me donne des idées pour faire un nouveau mouvement dans une scène – quand je dis scène, c’est un élément dans un logiciel – si je fabrique une affiche, la manière dont je dispose les formes va aussi me donner des idées.
Comment est-ce que tu synchronises tes visuels au son ? Comment prépares-tu ?
Dans mon travail, les shows sont millimétrés. Dans mon asso, je faisais exactement l’inverse : je préparais des clips, des contenus, et ensuite je les jouais en temps réel. J’ai toujours pratiqué ça dans un cadre que j’aimais bien, toujours dans des soirées où j’appréciais la musique. Ça m’aide à être inspiré et à suivre toute la soirée, parce que souvent, quand on est VJ, on doit performer très longtemps. Si je n’aime pas le style de musique, je ne m’engage pas.
Donc, dans un premier temps, c’est beaucoup de lancement de clips, des machines avec des pads et des filtres, et il faut performer en temps réel pour suivre ce que le·a musicien·ne propose, faire des breaks en même temps, donner de l’intensité lors d’un moment fort. Il n’y a que l’oreille et l’anticipation qui permet de le faire, il faut capter le langage musical.
Je ne me pose pas du tout la question de l’âge du public ou de qui va venir. Par contre, je me pose la question : « qui organise ? » et « quelle musique va passer ? ». Quand je ne connais pas, je vais écouter ce qu’iels font, j’essaie d’anticiper. J’écoute aussi les organisateurs pour savoir quel genre d’ambiance ils veulent. Surtout, je m’adapte aux contraintes, en fonction des moyens techniques, du temps de préparation, du budget. Souvent, les contraintes font le projet.
Quels sont tes outils ?
Le travail du VJ est très fastidieux, parce que souvent on est seul dans une soirée, donc on performe seul·e pendant huit à dix heures. En faisant ce constat-là, j’ai commencé à m’intéresser au génératif, j’ai fabriqué un logiciel qui permet de « sous-traiter » une partie. Ce logiciel c’est BAZIK et sa fonction ultime, c’est justement d’écouter la musique puis en fonction de la musique jouée, de proposer des visuels synchronisés. J’ai un micro qui enregistre en temps réel et envoie les informations dans mon logiciel, qui va les traiter, compter le nombre de temps dans la musique, la note principale, et en fonction de ça, proposer des visuels : des carrés qui clignotent, des ronds qui clignotent. Ce ne sont pas des graphiques très compliqués, mais ils sont synchronisés en temps réel à la musique et ça leur donne un dynamisme qui est très intéressant dans ce contexte.

Avec quel type d’image tu travailles-tu et d’où viennent-elles ?
Souvent, on démarre avec les kits livrés avec les premiers logiciels, des petites boucles qui n’ont pas beaucoup d’intérêt donc le mélange est parfois un peu hasardeux. Au fur et à mesure, je me suis construit des banques d’images, qu’il faut mettre à jour, car les formats évoluent : avant on diffusait tout sur de petits projecteurs, puis il a fallu faire de la HD, ensuite de la 4K. Avec le temps, j’ai été amené à fabriquer mes propres vidéos pour avoir de la quantité et univers graphique cohérent. Au départ, c’était souvent assez figuratif parce que c’étaient les contenus vidéo existants à l’époque, mais je vais volontiers vers l’abstraction, la forme géométrique. Je n’ai pas besoin que le visuel soit figuratif pour qu’il soit intéressant.
Pour toi, est-ce que le VJ est un habillage ou est-ce aussi un support pour raconter une histoire et déclencher des imaginaires, des pensées chez le public ?
C’est une bonne question, je pense que les deux sont possibles.
Après, je n’aime pas que le VJ s’approprie une musique et raconte sa propre histoire dessus sans connaître l’artiste. Si on découvre la performance le soir même, pour moi, on se contente de faire de l’habillage, c’est déjà très noble. On a le même rôle que la personne qui fait les lights : on amplifie la musique. Mais l’intérêt à ce moment-là, ce n’est pas de raconter une histoire. Pour moi, c’est vraiment d’amener une ambiance lumineuse, d’amplifier le son, sans donner une narration qu’on ne maîtrise pas.
J’estime que le rôle du VJ, comme celui qui fait les lumières, c’est de faire danser les gens. C’est notre principale mission. L’imaginaire, il se le fait tout seul. Tant que c’est synchronisé, qu’on amène un rythme, le corps va se mettre en mouvement, et c’est le plus gratifiant.
Mais dans d’autres cas, on peut travailler en amont avec l’artiste, savoir ce qu’iel veut raconter, et à ce moment-là c’est différent : on prépare la vidéo en fonction de son message. Là on utilisera plus de contenu narratif ou figuratif, parce que je sais que ça convient à la performance.
Dans le cadre de musique abstraite, comme peut l’être la techno, tu restes dans un paysage abstrait ou tu interprètes des choses ?
Ce qui m’intéresse, c’est vraiment le mouvement, comment les images vont vivre entre elles. Est-ce qu’elles vont avoir un mouvement rapide ? Lent ? Est-ce que ce sont des séquences qui s’enchaînent très vite ou la même séquence qui se déforme sur une durée ? La façon dont ça clignote, ainsi j’arrive à me synchroniser avec la musique. Un rond sur fond noir, ça ne représente rien. Mais si on le fait défiler de gauche à droite, on a un rythme.
Tu fais du VJing et de la scénographie, non ? Dans la scénographie, tu crées parfois des structures de mapping autres que des écrans frontaux ?
L’évolution de ces dernières années, après le mapping, ce que j’attendais et qui existe vraiment aujourd’hui, c’est d’avoir des scénographies capables de bouger : projecteurs, écrans, surfaces de projection motorisées, ça ouvre un champ énorme. J’ai même mélangé des sculptures cinétiques et envoyé de la vidéo autour.
Un bémol, le vjing est une pratique assez peu valorisée, même si cela évolue selon les contextes, les endroits. Mais on reste dans la case bidouillage, par défaut, car il n’y a pas les moyens, ou on ne consacre pas assez de temps. C’est sympa de bidouiller, mais avoir le temps de préparer quelque chose sur plusieurs semaines serait un luxe qu’on a rarement.
C’est quoi ton vj idéal ?
J’aime quand les concepts évoluent. Au début, on faisait tous pareil, on branchait notre projecteur, on mettait un écran rectangulaire derrière le·a performeur·euse. Mais une fois que tu as fait ça quelques fois, tu veux évoluer. C’est ce qui a donné le mapping. Découper l’écran en plusieurs zones, déjà, ça change tout. Ça permet de remplir l’espace différemment. Le plus intéressant c’est de travailler tous les médiums en même temps : zones vidéo, zones de lumière, du laser qui va faire des contours à certains endroits.
Références :
TECHNIQUES MIXTES
Fusionner tout ça, aujourd’hui, c’est possible avec tous les outils disponibles. On peut s’adapter à l’endroit, à la soirée, au type de musique. Je n’ai pas de solution préférée, mais j’aime quand elle répond à l’énergie de la soirée.
Est-ce que tu es intéressé par le dialogue avec le public en tant que VJ, si oui, comment ? Que penses-tu des dispositifs interactifs ?
J’adore ça, mais c’est un autre moment, d’autres expériences. Je suis le premier à en faire dans d’autres contextes. J’ai cherché à faire du vj interactif, je me suis rendu compte que ce n’est pas ça mon travail en tant que VJ. Je trouve que le rôle du VJ, c’est d’embarquer tous le monde avec lui, comme le font les musicienne·nes. Il faut être attentif à la salle, c’est très important d’observer, mais nous, on est le médium, on doit être capable de transformer ce qu’on observe en mouvement, en graphisme. Quand on commence à faire de l’interaction avec le public, on est dans un autre cadre, qui peut être fun, expérimental, mais c’est plus le même boulot.