Entretien – Chair Claude


Est-ce que tu peux te présenter ?

Léo Lefrançois. Mon nom de scène en tant que VJ, c’est Chair Claude. Je suis monteuse, auteure-réalisatrice en documentaire et vidéo-jockey.

J’ai commencé à travailler la vidéo plutôt sous forme d’installation quand j’étais étudiante aux arts décoratifs de Strasbourg. Je faisais des grandes installations et je projetais, je travaillais beaucoup sur les surfaces de projection, notamment des surfaces de projection assez fragiles comme du tulle ou des bâches plastiques très fines.

J’ai commencé la vidéo avec un travail plutôt personnel sur la question du corps et sa représentation, d’abord celle des femmes puis celle des hommes. Je me basais beaucoup sur des mythes, par exemple, pour une des pièces de mon diplôme en 2016, j’avais travaillé sur le mythe de Samson une histoire où un homme perd sa virilité, sa force en perdant ses cheveux. C’est en parallèle de mes études que j’ai monté une association d’événements avec des copains et j’ai pris gout au vjing. Dans cette association, un partenaire m’a formé sur MadMapper1.

Dans l’aspect plus plastique et organique de l’image. Madmapper était un peu trop réduit pour
moi, à l’époque. J’ai vite basculé sur Resolume où on peut vraiment travailler l’image, rentrer dans la texture, vraiment dans l’aspect plastique et organique de l’image.

J’ai rencontré des gens qui organisaient des petits festivals ou des soirées techno, ils m’ont donné l’occasion de me produire assez rapidement. Mais, quand j’ai voulu présenter ce travail à l’école, on m’a dit « tu sais, Léo, ça, c’est seulement du divertissement ». Je ne l’ai donc pas intégré à mes études.

Aujourd’hui j’ai d’autres casquettes en étant monteuse et réalisatrice. En documentaire, on est plus sur de la captation réelle ou de la création plus classique. L’image est parfois moins présente, du moins elle sert aux propos, à la parole. En vjing, c’est différent, c’est un laboratoire. On peut vraiment expérimenter, mélanger, triturer, comme on pourrait triturer de la peinture. Et puis on live, on est en direct y a pas de CTRL -Z.

Avec quelles images tu travailles, lesquelles, comment tu les travailles ?

C’est comme ça que mon appétence pour la vieille image et l’image d’archive est arrivée. J’ai découvert David Attenborough. Il a fait énormément de documentaires animaliers, sociétaux et climatiques. L’un des premiers à avoir révélé à la TV (à la BBC!) ce vers quoi on allait et le gros mur qu’on est en train de se prendre. Ce que je cherchais dans ces documentaires, c’était des plans sur des textures : de terre, d’eau qui ruisselle sur de la roche, des explosions d’eau, de gaz. Dans ces documentaires l’aspect plastique de l’image pouvait se révéler.

Petit à petit, en tournant moi-même, j’ai introduit mes propres images. D’abord beaucoup sur le corps : des silhouettes, des morceaux, des mains, des pieds, des cheveux, juste un œil, une bouche. 

Je travaille vraiment comme un·e musicien de musique électronique, avec une vidéothèque avec énormément de loops, des images brutes de 2 secondes à 1 minute, 1 minute 30 selon les scènes, selon le plan, s’il est très contemplatif, si c’est un amoncellement de petits plans de la même scène, etc.

Je travaille principalement les superpositions en live. J’ai plusieurs strates, comme si j’avais plusieurs timelines superposées les unes sur les autres. Je pré-travaille les superpositions quand je prépare mes lives où je vais avoir, on va dire, l’échantillon de nuage 1, au-dessus, l’échantillon 5 de feu, par exemple. 

En live, même si j’ai préparé ces choses-là, finalement, j’improvise. Les effets que je peux apposer sont assez simples : teinte, luminosité, contraste, flou. Travaillant beaucoup la superposition, si je rajoute beaucoup d’effets, ça devient une bouillie qui ne m’intéresse pas visuellement. Je reste sur des choses assez simples, je travaille les superpositions et les symboles.

Comment tu travailles ces images avec la musique ? Comment est-ce que tu les prépares et comment est-ce que tu les joues en live ?

Tu parles de ne pas prendre le pas sur la musique, d’après toi  c’est quoi la place du vj dans une soirée ?

Quand l’orga te paye une misère pour la soirée alors que tu fais 6 heures et que certains musiciens qui font à peine 2 heures sont payés le double…on a plus ou moins envie d’asseoir sa performance, et de s’en sentir légitime. Et en tant que nana dans ce genre de métier, de nuit, c’est pas non plus très simple, même si ça va de mieux en mieux, je trouve.

Dans quel type d’évènements tu travailles ?

C’est quoi ton meilleur VJ ? Ta scénographie de rêve ?

Je dirais qu’il y a des scènes où je reviens régulièrement, par exemple le Festival Contre-Temps à Strasbourg, ça va faire dix ans que je bosse avec eux. J’ai une très grande liberté dans les contenus mais pas forcément dans le dispositif. Souvent c’est dans une salle de concert ou dans un club, donc c’est un écran de projection très classique en 16:9, donc c’est vraiment juste du vjing pur, il n’y a pas de mapping2. J’ai vraiment une liberté de création et là je m’éclate, clairement, même si le budget est moindre comparé à d’autres prestas.

Il y a eu une date où j’ai vj dans une performance audio visuelle à quatre mains avec un ami musicien, Neman. C’était un live d’une heure et demie. Le fait d’être dans la création, la production et la préparation du live avec le musicien, de connaitre les morceaux, c’était génial. Ça a permi de développer plus de subtilité et de retour entre le musicien et moi, de rentrer dans une écriture plus cinématographique du live. C’est quelque chose que j’aimerais bien reproduire à la production d’un album, c’est un peu comme un vidéoclip, la collaboration est véritable.

D’où viennent tes images et essaies-tu de raconter des histoires, de créer une narration ?

Il y a quelques années, quand le rapport du GIEC3est sorti, j’ai produit un live avec des images de situations climatiques catastrophiques, de fonte des neiges, de recul de la banquise, de feux monumentaux de forêt. Je ne sais pas si ce sont des histoires, mais quelquefois, oui, j’ai envie d’une certaine thématique, parce que j’ai un travail aussi documentaire et l’actualité m’influence et me paraît importante à travailler aussi via ces performances-là. C’est là que, ce que certain·e·s jugent du divertissement, n’en est pas à mes yeux, car
la fête est aussi un lieu de transmission, un lieu politique.

Qu’est-ce qu’il y a d’intéressant de regarder des images depuis un dancefloor, dans une trance ?

Tu penses que le public a un autre type d’interaction avec les images ? Dans quelle mesure contrôles-tu leur imaginaire ?

Comment utilises-tu le bug ? Que signifie l’erreur pour toi ? Est-ce que c’est toi qui provoque les erreurs  ?

Comment est-ce que tu penses que ces erreurs peuvent impacter le public ? Est-ce que l’erreur est importante ?

“On attend des machines qu’elles fonctionnent bien et rapidement. Un virus informatique provoque des réactions mécaniques de lenteur d’une manière imprévisible pour l’utilisateur : mise en mémoire tampon interminable, plantage, endommagement, suppression, formatage. Cette lenteur modifie le temps et l’espace, altérant la relation d’une personne avec la machine. […] Nous changeons de cap lorsque nous sommes confrontés à des systèmes qui refusent de fonctionner.”5

GLITCH FEMINISTE

Dans Glitch feminism : a manifesto6, la curatrice et essayiste Legacy Russel traite du glitch comme une esthétique non binaire, une pratique numérique qui peut nous guider vers de nouvelles visions – notamment concernant le corps et le genre.

“Dans une société qui conditionne le public à ressentir un malaise, voire une peur viscérale, face aux erreurs et dysfonctionnements de nos mécanismes socioculturels – encourageant illicitement et implicitement une philosophie du « ne fais pas de vagues » –, le terme « glitch » devient une métonymie appropriée. Le féminisme glitch, cependant, embrasse la causalité de l’« erreur » et renverse la connotation négative du glitch en reconnaissant qu’une erreur dans un système social déjà perturbé par la stratification économique, raciale, sociale, sexuelle et culturelle et par le démantèlement impérialiste de la mondialisation – des processus qui continuent d’exercer une violence sur tous les corps – n’est peut-être pas, en fait, une erreur, mais plutôt une correction indispensable. Ce glitch est une correction apportée à la « machine » et, par conséquent, un changement positif. »7

Dans son texte “En défense de l’image pauvre”, Hito Steyerl8 se positionne pour les images fantômes, débris, compressées, reproduites, reformatée. Elle explique que ces images “témoignent de la dislocation violente, des transferts et des déplacements d’images, de leur accélération et de leur circulation dans les cycles vicieux du capitalisme audiovisuel.”

Une femme mange du maïs avec des mains robot-prothèse.
Just, Jesper. 2015. Servitudes. Vidéo. Vue de l’exposition sur une idée de Katell Jaffrès Palais de Tokyo, Paris (France). Crédit Photo Aurélien Molo.

As-tu déjà fait des VJs interactifs ? Qu’en penses-tu ?

Comment est-ce que tu penses que ces erreurs peuvent impacter le public ? Est-ce que l’erreur est importante ?

Boursier-Mougenot, Céleste. Acquaalta. 2015. Installation, vidéo. Palais de Tokyo, Paris, France.

C’est quoi le VJ du futur, et la fête du futur ?

Ce sont des choses que je peux commencer à travailler, notamment au montage documentaire. Ça s’insère ne serait-ce que sur les formats aussi. J’ai commencé à vraiment faire du VJing avec que des images en paysage, en 16/9e, en 4/3. Maintenant que d’autres formats, notamment les formats verticaux, sont arrivés dans nos vies et nos quotidiens, un jour, on va faire un VJing en vertical


On pourrait imaginer des dispositifs où les spectateurs ont un ensemble d’objets et de matières et c’est eux qui VJ. En plus moderne et numérique, j’aime beaucoup les silent party, où on écoute la musique au casque ensemble sur le dancefloor. Avec des casques en réalité virtuelle ce serait compliqué, c’est différent.

Un dispositif où toute la matière est envoyée par les propres spectateurs.
Le spectateur, en train d’écouter ce son-là, se dit : je vois une grosse fraise qui s’écrase sur le sol. Pendant ce temps-là, il cherche son image de fraise qui s’écrase sur le sol et il l’envoie sur le serveur qui la projette. Ça pourrait être ça, le VJing du futur. Un VJing participatif.

  1. Madmapper : Madmapper est un logiciel conçu pour mapper des projections sur du volume: bâtiment, décors. ↩︎
  2. Mapping : Le mapping consiste à adapter la projection au volume de l’espace. On peut “mapper” sur un décor, sur des formes, en fonction de la perspective. ↩︎
  3. GIEC : Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat. Le GIEC a pour mission d’examiner et évaluer les données scientifiques, techniques et socio-économiques les plus récentes sur les changements climatiques, leurs causes, leurs répercussions potentielles et les stratégies de parade. Depuis sa création en 1988, le GIEC a établi cinq rapports d’évaluation accessibles en ligne. Il a entamé son sixième cycle d’évaluation. Définition du site https://www.ipcc.ch/. Le rapport cité : https://climat.be/changements-climatiques/changements-observes/rapports-du-giec/2023-rapport-de-synthese ↩︎
  4. MIRA https://www.miralsace.eu/ ↩︎
  5. Traduit de l’anglais Russel, Legacy. Glitch feminism: a manifesto. London New York : Verso, 2020. Texte original : “Machines are expected to work well and work quickly. A computer virus triggers the machinic responses of slowness in ways that are unpredictable to the user: endless buffering, crashing, damaging, deleting, reformatting. This slowness shifts time and space, altering a person’s relationship to the machine. In our daily life when confronted with a computer that shuts down unexpectedly or takes ages to reboot as a result of machinic failure, our reaction is to get up and move. We change course when confronted with systems that refuse to perform.” ↩︎
  6. Glitch feminism : a manifesto : Russel, Legacy. Glitch feminism: a manifesto. London New York : Verso, 2020. ↩︎
  7. Russell, Legacy. The Society Pages, 2013. Traduit de l’anglais, texte original : “In a society that conditions the public to find discomfort or outright fear in the errors and malfunctions of our socio-cultural mechanics—illicitly and implicitly encouraging an ethos of “Don’t rock the boat!”—a “glitch” becomes an apt metonym. Glitch Feminism, however, embraces the causality of “error”, and turns the gloomy implication of glitch on its ear by acknowledging that an error in a social system that has already been disturbed by economic, racial, social, sexual, and cultural stratification and the imperialist wrecking-ball of globalization—processes that continue to enact violence on all bodies—may not, in fact, be an error at all, but rather a much-needed erratum. This glitch is a correction to the “machine”, and, in turn, a positive departure. » ↩︎
  8. STEYERL, Hito, EBNER, Florian, LISTA, Marcella, CHRÉTIEN, Armelle, JOUANLANNE, Christophe et VIAUD, Nicole. Hito Steyerl: formations en mouvement textes choisis. Paris : Centre Pompidou Spector books, 2021. ISBN 978-2-84426-874-7. 777.092 ↩︎