Peux-tu te présenter ?
Je suis McKinley. J’étudie les nouveaux médias et travaille dans l’art numérique depuis trois ans. J’ai commencé en créant des sites web, en faisant des captures d’écran de mes propres manipulations : navigation en ligne, interactions, clics et ouvertures de fichiers. Ensuite j’ai découvert le Cookie Collective, c’est la première fois que j’ai vu du live coding. Ça m‘a donné envie de transformer ma pratique vidéo en performance live. Quand j’ai appris ce qu’était le Vjing, ça m’a encore plus attirée.
Je ne me considère pas “live codeuse”, parce que techniquement je n’en fais pas, je ne code pas. J’utilise des images et applique différents procédés : glitch, additions et j’utilise Quicktime et des vidéos stock. C’est plus une “performance informatique”.


“Déclenché par une interruption, Plugin Beachball Success utilise l’in/compatibilité comme cadre compositionnel et conceptuel pour un dépannage en temps réel – et pour la création même de dysfonctionnements. PLUGIN BEACHBALL SUCCESS met en parallèle le processus d’installation d’un logiciel spéculatif au sein d’un système in/compatible. Ce qui commence comme un plugin manquant pour OpenOffice dégénère en un joyeux chaos psychédélique.”
Satrom, John
Quelle est ta pratique de VJ ?
En ligne, je travaille avec des webcam, j’intègre différentes vidéos dans mon flux live et je joue avec. Hors ligne, où je vis, nous n’avons pas de scène électronique, ni d’art numérique. C’est plutôt musique punk. J’ai fait des projections derrière des groupes, je cherche des moyens d’intégrer le Vjing dans des concerts traditionnels.
Comment adaptes-tu ta pratique à la musique ?
J’ai fait une performance à un évènement du Cookie Collective, la musique était électronique donc j’ai fait des visuels à l’esthétique numérique, artificielle. Concernant les concerts punk, je choisis d’avoir pleins de webcams différentes et jouer avec les flux live, d’une manière fractale. Que le public voit les artistes performer.
En live coding, on voit l’écran, pas les gens gratter ou bouger leurs mains. Pour le concerts, je cherche à proposer un VJ plus traditionnel, qui miroite la performance sans la rendre artificielle par les couleurs etc. je travaille sur cette idée.
Quels sont tes outils ?
J’aime ne pas compliquer les choses, ou utiliser trop de choses. Mes outils sont mon macbook, Quicktime et l’enregistrement d’écran. J’utilise parfois Max MSP et Premiere, mais principalement VS Codium1 pour faire de petites pages web. J’ai testé Cycles et Hydra, mais je préfère les outils plus minimalistes. Le terme “Desktop Cinema”2 me parle.


Ouvrir une page web et y taper quelque chose, assister à ça, je considère que ça fait partie de l’art vidéo. C’est ce que j’apprécie par exemple dans le livecoding, le fait de montrer le processus, la génération. J’utilise des sites webs comme étant des canvas interactifs que je filme, je les crée sur un serveur local, le site disparait une fois la performance terminée.
Dans des performances, je dessine une forme et la mets dans une page web. Je montre le procédé de construire des petites chose comme des images ou des modèles 3D, et je défile sur la page au rythme de la musique.
“L’ART LOGICIEL (SOFTWARE ART) prend pour matériau de base les processus génératifs et le code, en les considérant non pas comme des ensembles d’informations neutres, mais comme des formes culturelles. De nombreux projets relevant de l’art logiciel interrogent les mécanismes de contrôle qui sous-tendent les logiciels, en déstabilisant les expériences routinières et automatisées de l’informatique.”
Quel sens a cette approche pour toi ?
C’est de l’archivage. J’aime les débuts du net.art3 qui montrent des vieux navigateurs, d’anciennes interfaces. Une fois le temps passé, c’est un artefact, qui préserve des petits mouvements basiques sur l’ordinateur. Je me concentre sur des éléments minimalistes, comme jeter quelque chose dans la corbeille.

Quelles sont tes images et comment les sélectionnes tu ?
Par exemple, pour Cookie Collective, j’ai cherché des images de mannequins cobayes d’accidents de voitures, puis j’ai scrollé dans google. J’aime aussi utiliser des images qui pré existent, et montrer qu’elles pré existent, en les cherchant et les trouvant durant la performance. C’est une capsule temporelle. J’aime les images dures et artificielles. Les photos de stock conviennent mieux que mes propres photographies pour les performances de musique électronique, puisqu’il y a l’idée de déconstruire, montrer les os nus.
Quelles sont tes motivations ? Tu montres plutôt des sites indépendants ou des choses communes ?
Je veux encourager les gens à devenir des hobbyistes de l’informatique, à s’amuser avec leur ordinateur, à le trifouiller, à tout organiser de manière obsessionnelle, à créer des scénarios, à attendre que les idées viennent, à être ouvert·e·s à tout.
Tu racontes des histoires ? Si oui lesquelles ?
C’est hypnotisant. Je m’hypnotise moi même, et je transforme des actions normales, minimales en choses expérimentales. La musique est nécessaire, je considère mon ordinateur comme un instrument.
Certaines personnes me demandent : « Pourquoi fais-tu cela ? Qu’est-ce que cela signifie ? » ou « Je ne sais pas ce que tu fais, mais je ne peux pas m’empêcher de regarder ».
Il y a une notion de curiosité, d’attente. En utilisant des actions informatiques basiques : ouvrir une photo, la recadrer, l’envoyer, elles se transforment en actes expérimentaux, satisfaisants, poétiques ou absurdes.
Dans sa vidéo Sedekah Nyatus, Herdimas Anggara utilise son écran comme un support narratif pour un rituel de deuil. Suite à la perte de son père et l’impossibilité d’assister à ses funérailles en 2020, iel compose une oraison funèbre performative pour lui rendre hommage. Réalisée en temps réel et diffusé sur Zoom, la performance met en scène un bureau d’ordinateur transformé en espace rituel. Dossiers, fichiers, paroles de chansons, lumières artificielles et métaphores matérielles (le corps comme disque dur) renvoient aux éléments d’une cérémonie funéraire javanaise. L’oeuvre invite à réfléchir à la sacralisation possible d’objets numériques ordinaires et à ce qui se produit lorsque des éléments profanes, comme des dossiers informatiques, deviennent porteurs de sens rituel.
D’après https://thedigitalreview.com/issue02/anggara_sedhekah_nyatus/index.html
Dans quels évènements joues-tu ? As-tu déjà joué dans des raves autres que cookie collective ?
Je préfère les petits événements DIY. Les grandes raves ne me parlent pas, elles sont trop cloisonnées ; les visuels ne peuvent pas s’interposer. C’est aussi une question de musique, si la musique est trop fluide, mes visuels ne conviennent pas. Une musique live codée bug, dissone et donc ça fonctionne.
DIY
Les pratiques DIY / Do It Yourself / Faire soi même constituent une culture. Les “makers” – nom des adhérent·es au mouvement – se positionnent en anti-consuméristes bricoleur·euse·s et s’adonnent à prendre le temps, de concevoir ou réparer et de mettre à disposition de toustes leurs documentations. Cela s’applique aux objets du quotidien, objets d’art, mécaniques et électroniques, notamment en musique et vidéo.
J’ai grandi et je vis dans une petite ville, Little Rock, Arkansas et ici les évènements sont à taille humaine, DIY, les gens bricolent leurs propres trucs, louent des petites maisons à bas coût pour y organiser des fêtes, des performances. Donc il y a un esprit punk, de dialogue – que j’essaie d’injecter dans mes performances informatique. Dans les grosses raves j’observe une distance entre les performeur·eus·s et le public.
Quelle est ta relation à la fête quand tu performes ?
Spéciale, performer sur mon écran est intime, j’y suis verrouillée, lockée.
Comment interagis-tu avec l’audience ?
Quand je fais uniquement des visuels, je le vois comme un instrument. Je suis juste un instrument de plus dans un ensemble, un groupe DJ/VJ que je trouve fascinant. J’aime être pleinement réactive, chercher une réponse automatique aux choses. Faire partie de ces espaces collaboratifs non conventionnels m’intérresse. Je ne fais pas vraiment d’interactivité hardware, mais d’une certaine manière, je suis en réaction constante. Avant de faire de l’art numérique, j’ai faisais du son et jouais dans des groupes de métal et de punk, j’ai fais de la peinture aussi. J’essaie de remplacer le synthétiseur par l’ordinateur.
Quel est ton VJ de rêve ? Ta scénographie idéale ?
Je veux que l’écran de projection soit géant et aies la forme d’un écran d’ordinateur, que le bureau soit rempli. Je préfère un seul grand écran.
Et le Vj du futur ?
Plus d’intégration, de mouvement, d’intentionalité, de déconstructions et d’interface usager.
Penses-tu que tu montres aux gens qu’iels peuvent être libres avec la technologie, libres avec l’ordinateur ? Qu’il est possible d’avoir une approche sociale ou politique de celle-ci ? Quelle est votre approche à ce sujet ?
Au début, je ne pensais pas être capable de faire du vj, je n’avais pas assez confiance en moi parce que je pensais qu’il y avait une manière particulière et technique d’en faire. J’aime le terme anti-style, essayer de faire de manière brute, crue, négligée, paresseuse ou punk.
Trouver des moyens d’y parvenir même avec quelque chose d’aussi rigide que le code – non pas que quiconque soit vraiment rigide à ce sujet – mais simplement en voyant que vous n’êtes pas obligé·es de suivre les normes techniques que les gens suivent. Tout peut être une technique pour créer des éléments visuels, c’est peut-être plus intuitif avec le dessin qu’avec l’ordinateur.
Pouvoir faire ce que je veux sans qu’il y ait de règles, cela ajoute à la narration ou à la vision. Globalement, politiquement, j’aime beaucoup l’idée de la libre information et de l’anti-copyright, l’utilisation de ressources open source. J’aime que les outils soient montrés et rendus accessibles dans les performances. Même lorsque j’utilise simplement des images d’archives ou que j’utilise Google dans ma performance ou YouTube, je récupère la vidéo et j’y ajoute la publicité, comme le paysage du web privatisé, et je m’amuse avec, d’une manière humoristique.
Est-ce que ce point de vue politique, ou critique apparait clairement dans tes performances ? Comment les incorpores tu ?
Quand je peignais, mes peintures étaient didactiques et très politiques. Récemment j’ai fait une vidéo sur Bush et le 9/11, mais Aujourd’hui avec l’art numérique, c’est aussi politique mais je préfère laisser les choses ouvertes. Me concernant, je me rends compte que j’ai du mal à produire un art strictement politique, j’ai l’impression que c’est forcé ou condescendant, j’aimerais incorporer plus d’éléments mais je n’ai pas encore trouvé une manière qui me convient. J’encre ma pratique dans démarche communautaire, avec un esprit DIY et non lucratif, non-marchandise. Il y a du partage d’informations, c’est politique au sens communautaire.
COMMUNAUTÉ
Mckinley mets en avant l’aspect communautaire qui ressort aussi dans d’autres entretiens4. Les VJ travaillent au sein d’un écosystème : lieu, organisateur·ices, musicien·ne·s, régisseur·euse·s son et lumière, public. L’artiste mets l’accent sur la nécessité d’un écosystème adéquat, et sur le fait de s’inscrire dans une “scène locale” : des évènements pensés par les habitant·es d’un territoire pour leurs pairs.
Elle mentionne Little Rock, Arkansas où il n’y a pas de lieux financés par la collectivité territoriale où de club dédié à la musique éléctronique. Elle décrit des évènements DIY, à taille humaine, et porte peu d’attrait pour des raves à grande échelle.
Plus globalement, elle rejoint les valeurs portées par le Cookie Collective et Rémi Georges avec qui elle a collaboré.
- VS Codium : Éditeur de texte open Source ↩︎
- Desktop Cinema : Le desktop cinéma est un genre vidéo qui utilise la capture d’écran comme technique de filmage principal. ↩︎
- Net Art : Depuis la seconde moitié des années 1990, le Net.art désigne les créations interactives conçues par, pour et avec le réseau Internet, par opposition aux formes d’art plus traditionnelles transférées sur le réseau.
D’après https://fr.wikipedia.org/wiki/Net.art ↩︎ - Voir Entretien avec RALT1M44I et les notions associatives de Chair Claude et Taktik. ↩︎